Le fils de l’ourse

L’enfant protégé et élevé par une mère animale est un thème que l’on retrouve souvent dans les contes. Dominique Naeger, psychologue, nous livre son éclairage.

Cette mère ourse, protectrice et singulière, que symbolise-t-elle ?
Au même titre que les fées, les marraines, ou les animaux vigilants des contes, l’ourse symbolise un substitut maternel. Celui-ci représente la part de la « bonne mère ». Pour le psychanalyste Bruno Bettelheim1, c’est cette part-là qui permet à l’enfant de ne pas se sentir anéanti quand il voit dans sa mère quelqu’un de « méchant », celle qui se met en colère. Et c’est cette valeur de « bonne mère » qui est racontée ici. Cette présence précoce et charnelle, enveloppante et rassurante, et qui n’ira pas entraver le désir de s’ouvrir au monde extérieur et inconnu.

Comme dans Le Livre de la jungle, il semble que, dans ce conte, l’homme et l’animal cohabitent très bien…
Qui, ce conte permet d’apprécier une frontière où deux étapes du développement de l’enfant se distinguent. On y retrouve l’aspect de l’enfant « petit » en relation à l’« animal », cet être qui ne parle pas, pulsionnel, non éduqué, puis le « grand » et « civilisé », celui qui s’est affranchi de l’animalité, par l’accès à la parole, inséré à la société humaine par l’apprentissage de règles collectives et culturelles.

Justement, ici le jeune héros n’apprend pas les règles de la vie en société mais subit plusieurs épreuves. À quoi correspondent-elles ?
En quittant la cellule familiale et en changeant de territoire, le héros se trouve face à son destin. Les épreuves à surmonter fonctionnent symboliquement comme des révélations. En témoignant de sa puissance physique, il démontre sa capacité à intégrer les valeurs humaines comme la fraternité, la solidarité et enfin l’amour. C’est de devenir soi-même, de découvrir ses facultés ou ses envies propres dont il est question alors.

Et ce moment, à la toute fin du conte, où le héros retourne à ses racines, que révèle-t-il ?
Le héros revient à ses racines, en étant homme, époux et père. Ainsi, l’enfant a grandi, il est devenu maître de lui-même hors du giron maternel. Ici, avec pour témoin la mère ourse qui ouvre et ferme le conte, c’est l’histoire du cycle de la vie, de l’origine à la vieillesse, qui se donne à lire. Le retour aux sources raconte leur lien de filiation, de tendresse. Il est signe de reconnaissance, mais aussi d’une transmission d’expérience. Cette histoire pourra permettre aux enfants d’interroger eux aussi leurs origines familiales, car le « d’où je viens » aide à se construire une identité !

Propos recueillis par Valérie Chevereau